Diplômées, entrepreneures, salariées, consommatrices : les femmes musulmanes ont des ambitions qui dépassent largement les débats sur leur tenue. À force de vouloir interpréter leur « voile », une partie du discours politique finit par nier leur capacité à penser et à choisir.
Il existe une contradiction dans le débat français sur le « voile » : on prétend défendre les femmes tout en accordant parfois très peu de crédit à leur parole.
Lorsqu’une femme affirme porter un foulard par choix, sa parole mérite d’être prise au sérieux. Elle n’a pas à justifier sa tenue pour que sa liberté soit respectée.
C’est précisément cette présomption d’incapacité qui mérite d’être interrogée. Derrière un discours d’émancipation peut se glisser une logique paternaliste et patriarcale : certaines femmes auraient besoin que d’autres définissent leur liberté à leur place.
Un foulard ne dit rien, à lui seul, du niveau d’études d’une femme, de ses compétences professionnelles, de ses revenus ou de son indépendance d’esprit.
De Marine Le Pen à Gabriel Attal : des propositions différentes, une question commune
La volonté de restreindre le port du « voile » ne relève pas d’une seule personnalité politique.
En 2022, Marine Le Pen défendait une interdiction du « voile » dans l’espace public, assortie d’une contravention. En mai 2025, Gabriel Attal proposait une interdiction dans l’espace public pour les filles de moins de 15 ans, ainsi qu’un délit de contrainte au port du « voile ». Sources : RTL, Le Monde.
Le 2 décembre 2025, Laurent Wauquiez et plusieurs députés déposaient une proposition de loi visant le voilement des mineures dans l’espace public. Le 6 septembre 2026, Bruno Retailleau défendait une interdiction à l’université, lors des sorties scolaires et dans le sport. Sources : Assemblée nationale, Anadolu.
Ces propositions n’ont ni le même périmètre ni les mêmes justifications. Protéger une mineure, organiser un service public et réglementer la tenue d’une adulte dans la rue sont des sujets distincts. Une proposition politique ne doit pas non plus être présentée comme une loi applicable.
Mais toutes appellent une interrogation sur leurs effets : élargissent-elles les possibilités offertes aux femmes concernées, ou ajoutent-elles une condition vestimentaire à leur participation à la société ?
Des générations plus diplômées que les représentations ne le laissent penser
L’image d’une population figée dans la dépendance ignore des transformations sociales importantes.
Selon l’Insee, parmi les personnes de 30 à 59 ans descendantes de deux parents immigrés, 33 % sont diplômées du supérieur, contre 5 % de leurs parents, dans une comparaison standardisée par âge fondée sur l’enquête Trajectoires et Origines 2019-2020. L’Insee constate également une plus forte diplomation des femmes que des hommes parmi les descendants d’immigrés, quelle que soit l’origine étudiée. Source : Insee.
Ces données concernent l’ascendance migratoire, pas la religion ni le port du « voile ». Elles ne permettent donc pas de calculer le niveau de diplôme des femmes musulmanes voilées. Elles documentent toutefois une mobilité entre générations que les représentations publiques peinent parfois à intégrer.
Les femmes musulmanes ne constituent pas un groupe social uniforme. Certaines occupent des postes qualifiés ou dirigent une entreprise ; d’autres étudient, cherchent un emploi ou rencontrent des difficultés économiques. Leur diversité devrait être le point de départ du débat.
Il n’y a aucune raison de présumer qu’une femme capable de conduire un projet, de gérer un budget ou de prendre des responsabilités serait incapable de réfléchir à sa propre tenue.
Et celles qui n’ont ni diplôme ni poste prestigieux méritent exactement le même respect.
Le problème n’est pas toujours l’ambition. C’est aussi la porte fermée.
Parler d’émancipation suppose de regarder les obstacles concrets à l’autonomie.
Dans une décision du 18 avril 2025, le Défenseur des droits a examiné le refus d’embauche opposé par une entreprise privée à une candidate en raison de son foulard. Il a conclu à une discrimination liée à ses convictions religieuses et à son sexe. Source : Défenseur des droits.
Ce cas illustre une contradiction : demander aux femmes d’être indépendantes tout en leur fermant certaines possibilités d’emploi en raison de leur apparence.
Il faut alors déplacer la question. Au lieu de demander systématiquement ce qui empêcherait ces femmes de s’intégrer, examinons aussi ce qui les empêche d’accéder à un poste, à une clientèle ou à une responsabilité.
L’autonomie se construit avec des ressources, des possibilités et des droits effectifs. Elle ne se décrète pas en imposant une apparence.
Une force économique majeure, au-delà des clichés
Le regard économique révèle une autre dimension souvent absente des controverses.
Le rapport State of the Global Islamic Economy 2024/25 estime à 2 430 milliards de dollars les dépenses mondiales des consommateurs musulmans en 2023 dans six secteurs étudiés : alimentation, habillement, tourisme, cosmétiques, produits pharmaceutiques, médias et loisirs. Source : DinarStandard, via Salaam Gateway.
Ce montant porte sur un marché mondial, sur des femmes et des hommes, avec des niveaux de revenus très différents. Il ne représente ni le pouvoir d’achat des musulmans en France ni les dépenses des seules femmes portant le « voile ».
Il montre néanmoins que ces consommateurs constituent une réalité économique majeure. Leurs attentes concernent la qualité, le design, les services, les voyages et la représentation, autant que la compatibilité de certaines offres avec leurs convictions.
Pour les marques, réduire les femmes musulmanes à une controverse vestimentaire revient à ignorer des clientes, mais aussi des créatrices, des professionnelles et des partenaires potentielles.
Comment comprendre une clientèle lorsque l’on refuse de la considérer comme capable de décider pour elle-même ?
Prendre sa place, sans avoir à se rendre invisible
Je défends aussi une lecture générationnelle de cette évolution : la volonté de ne plus confondre discrétion et condition d’acceptation.
Pour certaines familles, rester en retrait a pu être une manière de se protéger face aux discriminations, au sentiment de ne pas être à sa place ou à la pression de devoir rester discret pour être accepté. Il serait injuste d’y voir un manque d’ambition. La prudence peut être une réponse aux portes fermées, à la précarité ou à la peur du rejet.
Les parcours sont multiples. Toutes les anciennes générations n’ont pas vécu dans l’effacement, et toutes les nouvelles ne disposent pas des mêmes possibilités. Mais une aspiration mérite d’être reconnue : pouvoir entrer dans une entreprise, une boutique, une institution ou un secteur créatif sans devoir commencer par justifier sa présence.
Chez MFF, c’est cette ambition que je souhaite soutenir : prendre pleinement sa place, sans devoir effacer une partie de soi pour être considérée comme légitime.
Ailleurs, d’autres réponses sont possibles
Porter un foulard et exercer un métier à responsabilités sont parfaitement compatibles. Plusieurs institutions le reconnaissent concrètement en permettant aux femmes de le porter avec leur uniforme.
En 2016, Police Scotland a formalisé le hijab comme option de son uniforme, notamment pour encourager davantage de femmes musulmanes à envisager une carrière dans la police. Ses règles prévoient des exigences de sécurité et de visibilité du visage. Sources : STV, Police Scotland.
Au Canada, la Gendarmerie royale du Canada propose elle aussi un hijab dans son uniforme. Dans son histoire officielle de la tenue, elle situe l’introduction de cette option fournie par l’institution en 2017. Des femmes peuvent ainsi exercer des fonctions de police en portant leur foulard. Source : Gendarmerie royale du Canada.
Dans l’armée britannique, les femmes militaires, y compris les officières, peuvent porter un hijab avec leur uniforme. Les règles prévoient des adaptations liées à la sécurité et aux exigences opérationnelles. Le foulard n’est donc pas considéré, en lui-même, comme incompatible avec l’exercice de responsabilités militaires. Sources : British Army : Women in the Army, Religion in the Army.
En Belgique, la représentation politique offre un autre exemple. Le 23 juin 2009, Mahinur Özdemir a prêté serment avec son foulard au Parlement de la Région de Bruxelles-Capitale. Elle y exerçait un mandat de députée régionale, et non une fonction de ministre. Cette entrée au Parlement a suscité des controverses, mais elle montre qu’une femme peut porter un foulard et exercer un mandat électif. L’exemple concerne ici la représentation politique : il ne signifie pas que les mêmes règles s’appliquent à la police ou à l’ensemble des services publics belges. Source : Le Monde, 24 juin 2009.
Ces exemples concernent des institutions précises, dans des cadres juridiques différents de celui de la France. Ils montrent qu’il est possible de concilier le port du foulard, les compétences professionnelles et les exigences d’un métier. Pour MFF, c’est une perspective essentielle : permettre aux femmes de contribuer pleinement à la société sans faire de leur tenue un obstacle de principe.
Hier trop découvertes, aujourd’hui trop couvertes : qui décide pour les femmes ?
Le contrôle de la tenue des femmes n’a pas commencé avec les controverses sur le « voile ». L’histoire française montre une longue succession de prescriptions sur ce qu’elles peuvent porter, montrer ou dissimuler, formulées notamment par des autorités longtemps dominées par les hommes.
Le 7 novembre 1800, une ordonnance de la préfecture de police de Paris soumettait à autorisation le fait, pour une femme, de s’habiller en homme. Le pantalon devenait ainsi une affaire de police. Dans une réponse publiée le 31 janvier 2013, le ministère des Droits des femmes rappelait que cette ordonnance visait notamment à limiter l’accès des femmes à certaines fonctions et certains métiers. Il précisait qu’elle était déjà implicitement abrogée par les principes d’égalité : il serait donc inexact de dire que les Françaises ont dû attendre 2013 pour avoir le droit de porter un pantalon. Source : Sénat.
À la plage aussi, le corps féminin était encadré. Au XIXe siècle, les municipalités réglementaient la baignade et la décence des tenues. Le Palais Galliera décrit des costumes associant une tunique à manches longues, un pantalon descendant aux mollets, parfois un corset spécial, des bas et un bonnet. Un costume de bain conservé dans ses collections, daté vers 1875, témoigne de cette exigence de pudeur. Source : Palais Galliera.
Le 5 juillet 1946, Louis Réard présente le bikini à la piscine Molitor, à Paris. Ce vêtement aujourd’hui banal provoque alors le scandale. Son adoption n’est ni immédiate ni consensuelle : en 1949, il fait l’objet d’interdictions sur plusieurs plages, notamment françaises. Les femmes qui découvrent leur corps se heurtent à des jugements de pudeur et de respectabilité. Sources : Palais Galliera, TF1 Info.
Soixante-dix ans après l’apparition du bikini, certaines municipalités françaises cherchent au contraire à exclure des plages une tenue couvrante : le burkini. Le 26 août 2016, le Conseil d’État suspend l’arrêté de Villeneuve-Loubet, faute de risques avérés de troubles à l’ordre public justifiant cette restriction des libertés. Source : Conseil d’État.
Le renversement est frappant : hier, une femme pouvait être jugée insuffisamment respectable parce qu’elle se découvrait ; aujourd’hui, elle peut être considérée comme insuffisamment libre parce qu’elle se couvre.
Les époques, les acteurs et les justifications diffèrent. Les injonctions anciennes n’ont d’ailleurs pas entièrement disparu : les femmes restent aussi critiquées pour des tenues jugées trop courtes ou trop révélatrices. Mais un mécanisme traverse ces controverses : transformer leur apparence en preuve de leur moralité, de leur intelligence ou de leur émancipation.
Ce regard laisse peu de place à ce qu’elles disent elles-mêmes. Une femme en bikini peut choisir librement sa tenue. Une femme portant un « voile » aussi. Aucune de ces apparences ne suffit à démontrer la liberté ou la contrainte.
L’émancipation ne consiste pas à remplacer l’obligation de se couvrir par celle de se découvrir. Elle consiste à reconnaître aux femmes le pouvoir de décider.
« Et les femmes en Afghanistan ? » : leur combat ne justifie pas de décider pour les autres
L’argument revient souvent : puisque des femmes se battent contre l’obligation de porter un « voile » en Afghanistan, défendre le droit de porter un foulard en France serait contradictoire. Ce raisonnement confond le vêtement avec la contrainte.
Depuis le retour des talibans au pouvoir en août 2021, les Afghanes subissent des restrictions majeures concernant leurs études, leur travail, leurs déplacements et leur tenue. ONU Femmes décrit notamment l’obligation de se couvrir entièrement en public et une politique d’exclusion de la vie publique. Réduire leurs combats au seul retrait d’un vêtement efface donc une partie de ce qu’elles revendiquent. Source : ONU Femmes, 13 août 2024.
Leur lutte est un argument contre la contrainte, pas contre le libre choix d’une autre femme. Une femme qui refuse une tenue imposée et une femme qui refuse qu’on lui interdise son foulard peuvent défendre le même principe : disposer de leur corps et décider de leur apparence. Cela ne rend pas les régimes politiques, les risques ou les violences équivalents. Cela rend cohérente la défense de leur autonomie.
Ce n’est pas le sort des Afghanes qui est hors sujet. C’est son utilisation pour disqualifier la parole d’une femme en France ou justifier une interdiction à son encontre. Une femme portant un foulard n’est ni la représentante des talibans, ni responsable de leurs actes. Son vêtement ne prouve pas son adhésion à un régime ou à l’oppression d’autres femmes.
La solidarité avec les Afghanes ne donne à personne le droit de choisir à la place des autres femmes. Elle exige de soutenir leurs droits, leur sécurité et leur parole. Défendre la liberté de retirer un foulard et celle de le porter procède du même engagement : aucune femme ne devrait avoir à obéir à une injonction vestimentaire pour être reconnue comme libre.
Liberté vestimentaire : retrouver le sens des principes
La loi du 9 décembre 1905 garantit la liberté de conscience. Celle du 15 mars 2004 encadre les signes religieux ostensibles pour les élèves des écoles, collèges et lycées publics. Celle du 11 octobre 2010 concerne la dissimulation du visage dans l’espace public. Ces textes ont des objets différents : un foulard laissant le visage visible ne doit pas être confondu avec un « voile » intégral. Sources : ministère de l’Intérieur, Légifrance.
Cette précision est indispensable pour débattre sérieusement. Elle permet aussi de distinguer le droit existant du principe que nous défendons.
Forcer une femme à se couvrir ou lui imposer de se découvrir revient, sur le plan de son autonomie, à décider à sa place. Les contextes et les conséquences peuvent être différents ; le refus de reconnaître son choix reste le point commun.
Protéger celles qui subissent une contrainte et respecter celles qui choisissent librement doivent aller ensemble.
Le positionnement MFF : reconnaître des femmes entières
La modest fashion participe à cette reconnaissance en proposant des vêtements et des expressions de style à des femmes trop souvent abordées uniquement à travers leur religion.
Elle ne définit pas leur valeur. Elle ne suppose pas non plus que toutes les femmes musulmanes souhaitent s’habiller de la même manière. Elle élargit les possibilités.
Notre position est claire : les femmes portant le « voile » doivent être considérées comme des personnes à part entière, avec leurs compétences, leurs contradictions, leurs ambitions et leur liberté de jugement.
Leurs diplômes et leur poids économique rendent certains clichés intenables. Mais leurs droits n’ont pas à dépendre de leur réussite ou de leur capacité à consommer.
Elles n’ont pas à devenir exceptionnelles pour être respectées. Et elles n’ont pas à se découvrir pour être prises au sérieux.
* Note éditoriale — Nous employons ici le mot « voile » entre guillemets parce qu’il est largement utilisé dans le débat public pour désigner le foulard porté par certaines femmes musulmanes. Chez MFF, nous préférons le mot « foulard », plus concret et, à nos yeux, moins chargé de connotations péjoratives. Le terme « voile » peut évoquer la dissimulation, comme dans l’expression « se voiler la face », mais aussi une image d’austérité ou d’effacement. À nos yeux, ces associations réduisent la diversité des femmes qui portent un foulard et de leurs façons de s’habiller. Nos guillemets marquent cette distance avec un vocabulaire devenu particulièrement chargé dans le débat public, auquel nous préférons un mot qui désigne simplement le vêtement sans préjuger de la personne qui le porte.

